Avortement - Interruption de grossesse : Pour le droit au libre choix

Peut-on être chrétien-ne et dire oui au régime du délai ?

Conférence du Prof. Stephan H. Pfürtner, théologien catholique de Marburg, le 31 janvier 2002 à Berne

Suivie d'une table-ronde avec la participation de:
Dr. theol. Beatrice Acklin-Zimmermann
, théologienne catholique, chargée de cours à l'Université de Fribourg
Ursula Angst-Vonwiller,
co-présidente de la Fédération suisse des femmes protestantes
Dr. med. Judit L. Pòk Lundquist
, cheffe de service de la policlinique gynécologique de l'hôpital universitaire de Zurich et membre de la commission nationale d'éthique
Markus Sahli
, pasteur, Fédération des Eglises protestantes de la Suisse
Animation: Roland Jeanneret
, journaliste
Organisatrices
: Fédération suisse des femmes protestantes, Union suisse pour décriminaliser l'avortement

Le professeur Pfürtner a d’emblée posé le constat qu’au cœur du problème, il y a des êtres humains, en particulier des femmes touchées dans leur existence, et une vie humaine en devenir. On ne devrait donc l’aborder ni de manière partiale ni de manière simplificatrice.

Il ne faut certes pas perdre de vue la symbiose entre le femme enceinte et l’enfant en devenir. Mais, dans certaines situations, une dissociation peut intervenir et, dans le conflit qui s’ensuit, il convient de ne pas éluder l’extraordinaire variété des points de vue.

Contre tous les terribles simplificateurs

Parmi les «terribles simplificateurs», le professeur Pfürtner met celles et ceux qui brandissent le slogan: «Mon ventre m’appartient». Mais aussi celles et ceux qui qualifient l’avortement de «meurtre». A son avis, le tribunal constitutionnel de Karlsruhe a commis une telle simplification, lourde de conséquences, dans son jugement du 28 mai 1993. Il avait suivi l’avis de certains embryologues affirmant que l’embryon est «Homme dès le début» et accordé en conséquence à l’embryon le droit à une protection juridique dès le premier jour. Il a donc fondamentalement assimilé toute interruption de grossesse à un meurtre – mais, en même temps, il émettait l’avis qu’il pouvait légalement y avoir impunité à certaines conditions.

Ce double langage reflète l’ambiguïté du jugement et une douteuse acrobatie dans l’argumentation juridique, a estimé le prof. Pfürtner. «Le but du langage du tribunal de Karlsruhe, comme de celui d’autres autorités qui parlent la même langue, n’est-il pas d’abord de donner mauvaise conscience aux femmes qui sont prises dans un conflit concernant leur grossesse?» se demande le conférencier.

Dignité et capacité de décision de la femme

Le professeur Pfürtner estime que la dignité, la santé et l’épanouissement de la femme en même temps que la vie en devenir qu’elle porte en elle doivent être prioritaires dans toutes les réflexions qu’on va faire. Etant donné leur imbrication, il n’est pas possible de sauver la vie en devenir sans la femme enceinte ou même contre sa volonté. Si l’on veut protéger efficacement la vie en devenir, il faut donc créer les conditions sociales qui permettent aux femmes de décider plus facilement d’accepter leur enfant, de le porter à terme et de l’élever. Le prof. Pfürtner a estimé que les Eglises et les communautés publiques doivent faire beaucoup d’efforts dans le domaine de l’éducation des enfants et de la promotion de la famille. L’effet du système juridique ou pénal est comparativement bien moins efficace.

La recherche sociologique a depuis longtemps montré que les femmes ne se décident pas facilement à attenter à la vie qui grandit en elles. «En donnant la priorité à la femme, à sa dignité et à sa capacité de décision, je plaide donc aussi pour l’enfant en devenir et pour son bien». C’est bien la femme, et non une quelconque instance étatique ou ecclésiastique, qui est la première et la plus haute instance responsable de la décision dans ce conflit de conscience. Il faut que la juridiction traduise ce respect de la dignité et la responsabilité décisionnelle de la femme.

Dans certains groupements ou chez certains représentants d’institutions, la loi est toujours prioritaire. Une position que Pfürtner a qualifiée de fondamentalisme moral ou juridique, car elle met toujours au premier rang le respect des valeurs et des lois qui en découlent, même si les êtres humains qu’elles devraient en fin de compte servir en souffrent. «Fiat justitia – pereat mundus».

Dans notre culture occidentale aussi, et pendant des siècles, la femme n’a pas été considérée comme un sujet, mais comme un objet dans la vie publique. Il est vrai que notre civilisation s’est passablement éloignée de ce modèle dominé par les hommes. Mais en ce qui concerne l’interruption de grossesse, la femme n’est toujours pas considérée juridiquement comme un sujet adulte, mais comme un objet. La société peut disposer d’elle.

Dans la révision du Code pénal actuellement en discussion, il s’agit de donner à la femme sa responsabilité décisionnelle et d’en faire un sujet de droit dans un domaine de la vie qui lui appartient fondamentalement, à savoir la maternité. C’est elle qui devra supporter les conséquences de sa décision. L’Etat et les Eglises ont une dette envers elle: à savoir de mettre fin aux oppressions ouvertes ou cachées dont les femmes ont été victimes depuis des siècles dans la vie familiale, dans notre espace culturel aussi.

«Homme» dès le début?

Le professeur Pfürtner a critiqué le fait que, dans le langage courant, on a largement tendance à parler de l’embryon comme d’un enfant, d’une personne. Il n’est bien sûr pas surprenant qu’une femme qui se réjouit de sa grossesse parle de l’embryon comme de son enfant, puisqu’elle est dorénavant en échange vivant avec lui. Mais il est contestable d’utiliser officiellement une telle façon de parler. Par le pouvoir de la parole, c’est en fait un pouvoir politique qui s’exerce.

La biologie a prouvé qu’après la fusion de l’ovule et du spermatozoïde, plus rien ne vient fondamentalement modifier l’empreinte biologique d’un individu tout au long de son évolution. Dès cet instant, une vie en devenir a son équipement génétique unique. Pas plus, mais pas moins non plus. Toute extrapolation est une interprétation.

Celui qui en déduit qu’il n’y a pas encore d’être humain à ce stade a raison dans le sens qu’il n’y a pas encore de sujet conscient. Mais il méconnaît le fait qu’il y a vie humaine en devenir. Celui qui, au contraire, défend la thèse qu’il y a «Homme» dès le départ, fait également une interprétation. Pfürtner nomme cette position un fondamentalisme embryologique. Il estime qu’on fait fausse route lorsqu’on applique à l’embryon des mots tels que dignité humaine ou droits humains. Ces notions perdent alors leur signification et sont banalisées.

Ce que la grossesse nous montre avant tout, c’est que nous sommes soumis à la loi du devenir. La grossesse, c’est le devenir biologique de l’être humain. «De même que le gland n’est pas encore un chêne, de même l’embryon humain n’est pas encore un être humain, mais il le devient.

Personne ne sait avec exactitude à quel moment du processus de la grossesse l’être humain – en tant que personne – «est vraiment là». Cela dépend principalement de ce qu’on entend par «personne». «Le critère est-il simplement l’accomplissement du programme génétique, comme le font valoir les embryologues fondamentalistes? Ou est-ce que le devenir d’une personne implique beaucoup plus?»

De même qu’il n’y a pas de certitude scientifique, il n’y a pas non plus de certitude de la foi quant au moment où nous devenons une personne unique et à la manière dont cela s’opère, a poursuivi Pfürtner. Le moment où un être humain particulier devient une personne appartient en définitive au secret du processus créateur de Dieu et devrait donc rester dans le secret de Dieu.

Cela n’exclut pas qu’une Eglise puisse rechercher de telles certitudes et les rendre publiques. Mais elle devrait alors clairement dire qu’elle n’a pas reçu de révélation à ce sujet. Une Eglise qui attache de la valeur à la conscience individuelle devrait permettre aussi à d’autres jugements de valeur de s’exprimer. En vertu de la responsabilité théologique qui est la sienne, toute Eglise devrait renoncer à revendiquer la vérité absolue.

Le professeur Pfürtner a fait remarquer que l’Eglise catholique, en affirmant pratiquement officiellement la qualité de personne de l’embryon dès le début, a en fait abandonné la position dogmatique d’autrefois. Thomas d’Aquin lui-même (1225-1274) a défendu la thèse que c’est seulement après un certain temps (entre 40 et 80 jours) que le créateur insuffle l’âme au fœtus. Avec lui, un enseignement séculaire a donné une importance fondamentale au mûrissement de l’embryon, donc au facteur temps, dans le développement de la grossesse.

La commission théologique de la Conférence des évêques suisses mentionne bien le grand théologien du moyen âge dans ses neuf lignes directrices au sujet de l’interruption de grossesse, mais elle s’écarte de son interprétation de base qui fait du devenir de l’Homme un processus de mûrissement.

Avortement et code pénal

L’Etat ne peut évidemment pas renoncer totalement à faire intervenir le Code pénal. Pourtant, le professeur Pfürtner plaide pour que le législateur soit très sensible à la situation des femmes prises dans le conflit d’une grossesse et renonce, pendant un certain délai, à les menacer d’une condamnation.

Il a estimé que c’est une faiblesse de la prise de position de la Conférence des évêques de s’appuyer sur la tradition ecclésiastique sans se distancier des théories et pratiques hostiles aux femmes. Elle aurait pu, dans l’esprit du Concile réformateur et de son pape Jean XXIII, promouvoir un changement de mentalité dans sa propre Eglise. Ce pape a en effet milité pour que l’Eglise ne brandisse pas l’instrument de la punition, mais rencontre les personnes humaines en détresse dans un esprit de solidarité.

Par ailleurs, toutes les expériences faites au niveau international ont montré que le droit pénal n’a pas réussi à faire diminuer sensiblement le recours à l’avortement. Si donc l’Eglise maintient la condamnation pénale ou ecclésiastique, elle court le risque que le Dieu qu’elle prêche n’apparaisse comme une sorte de policier en chef. Or, c’est le «Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation» (1 Co 3) qu’elle est chargée d’annoncer.

Consultation obligatoire ou proposée?

Si l’on considère la grossesse comme un processus du devenir humain, on doit accorder beaucoup d’attention aussi bien à la vie de l’embryon qu’à la mère en devenir. Cela implique d’offrir aux femmes qui se trouvent dans une situation difficile des possibilités de consultation. Le professeur Pfürtner estime inadéquat d’imposer à la femme une telle consultation. On sous-entend par là que la femme n’est pas capable d’agir de manière responsable en ce qui concerne la vie qui advient en elle. En rendant la consultation obligatoire, on retombe dans le modèle où ce sont en fin de compte des instances extérieures qui jugent de la situation de la femme et décident pour elle.

La dignité de la femme demande qu’on ne dispose pas d’elle comme d’un objet, mais qu’elle soit reconnue comme sujet capable de décider et de prendre ses responsabilités. Respecter la dignité de la femme et son autonomie décisionnelle est un commandement important de l’éthique sociale, comme de la théologie sociale catholique.

Le croyant ou la croyante catholique qui s’engage pour la dignité de la femme peut être assuré-e d’être en accord avec le dernier Concile – même si des tendances conservatrices se font actuellement jour dans l’Eglise catholique romaine.

TABLE-RONDE

Pour une décision de conscience autonome

Une table-ronde animée par le journaliste Roland Jeanneret suivit l’exposé, avec la participation de Mmes Beatrice Acklin-Zimmermann, théologienne catholique chargée de cours à l’Université de Fribourg, Ursula Angst-Vonwiller, co-présidente de la Fédération suisse des femmes protestantes, Judit L. Pòk, gynécologue à l’hôpital universitaire de Zurich et membre de la commission nationale d’éthique ainsi que du pasteur Markus Sahli de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse.

Les interlocutrices et interlocuteurs étaient unanimes pour considérer comme primordiaux le respect de l’autonomie morale et la responsabilité personnelle de la femme. Pour Mme Acklin, le régime du délai est la réglementation la moins mauvaise de l’interruption de grossesse puisqu’il reconnaît la compétence de la femme à prendre sa décision et prend au sérieux sa situation de détresse dramatique. « Les femmes savent le mieux ce qu’elles peuvent assumer ou pas », déclara Mme Angst-Vonwiller. » « Seule la femme elle-même peut juger ce que cette grossesse signifie pour elle », ajouta le docteur Pòk. Selon M. Sahli, la FEPS désire que les femmes ne soient plus criminalisées si elles ne peuvent pas accepter une grossesse. Il est inacceptable qu’un tiers décide du sort de la femme. Par rapport aux possibilités du diagnostic prénatal, il relevait que le libre choix impliquait non seulement la possibilité de dire non, mais aussi celle de dire oui à la grossesse. Le régime du délai pouvait donc fortifier la femme dans son autonomie envers les tentatives d’exercer une pression sur elle.

En réponse aux questions posées par certains auditeurs, Mme Angst-Vonwiller et M. Sahli remarquaient qu’il n’y avait pas de solution possible au dilemme dans lequel se trouvait la femme qui envisage d’interrompre sa grossesse. Il fallait choisir entre les deux valeurs en présence, c’est-à-dire la vie en devenir et le droit de la femme à mener une vie autodéterminée. Cette question existentielle ne saurait être décidée par une tierce personne. Mme Acklin dénonça l’attitude pharisienne de certains.

Tou-te-s les intervenant-e-s étaient d’accord qu’il fallait respecter la décision de la femme concernée. La société doit remplir son devoir de protéger la vie en instaurant une politique favorisant la famille, et non pas en criminalisant les femmes en situation de détresse.

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Questions éthiques